Fais moi rire

Publié le par Mademoiselle S

En ce moment je ne suis vraiment pas d'humeur gaie puisque que passent et défilent les grands et petits méchants de ma vie ( c'est un principe que je vous confierai plus tard, sur l'oreiller. Oui maintenant en plus de toujours remettre mes histoires à plus tard, j'ai décidé de les mettre sur l'oreiller).

Je vais donc vous faire une note de la loose, mais façon très intellectuelle, pour que vous puissiez faire salon avec, et que je puisse avoir l'impression de me rendre utile.

Je vais vous parler d'une théorie, d'abord littéraire, mais qui s'applique très bien dans la vie courante, celle du Risible, de l'Existant et du Dénommé.

Les choses et les êtres ont un nom.

Quelques fois les choses, et toujours les êtres, sont graves, difficiles, aussi graves et difficiles qu'un accouchement éternel.

Mais quand il faut nommer ces choses, ici plus qu'ailleurs, on a recours au risible. Dans le quartier le plus populaire de Saint-André, dans sa rue où on atteint sans doute le nombre le plus élevé de cirrhose, pullulent les noms risibles. Quand j'étais petite, j'en riais à me fendre les joues, à l'ombre du vendre bouddhique de mon oncle. Jean trois pattes, Ferblanc, Yves la suife, j'en passe et des meilleures. Sauf que Jean trois pattes était unijambiste et Ferblanc atteint d'un grave vitiligo. Ici , le rire élève et sauve des générations de perdus, en rendant collective, par le nom, leur destin de suie. On ne se moque que très peu, on réanime les presques morts en leur insufflant non de l'oxigène , non du sang, mais plutôt du rire. Un rire amer, mais un rire quand même. Et faire rire les autres leur donne leur grande place dans la societé.

Le souci, parce qu'il y a toujours un souci, c'est lorsque les noms deviennent secret, lourd comme des balles de riz, lourds comme des malles. Petite ne sait pas que je l'appelle Petite. Elle ne sait pas que je l'appelle Elle. C'est drôle pourtant, non? Un homosexuel qui s'appelle Elle et une petite nana qui s'appelerait Petite. Mais c'est drôlement triste, cette dénomination qui vous tue tout un être. Car il est grave que Petite s'appelle ainsi, car, qui va l'aimer avec toute cette charge effrayante de candeur? Et comment Elle va-t-il trouver sa place alors qu'il n'est déjà pas dans le bon corps? Le rire devient secret et étouffe les gorges. Et moi, quel est mon nom secret? Celui que Petite, Elle, Mom, et tout les autres me donnent? Je ne sais pas et je craindrai un peu de le savoir, car j'ai peur d'être confortée dans un destin enfermé par un nom. Si je devais deviner mon nom secret, je crois justement que je n'en aurai aucun. Et c'est peut être plus grave; je suis la fille sans ascendance, je suis la fille sans nom.

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Publié dans Carnet de Vie

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