Le colis de Petite
Aujourd'hui j'ai reçu un colis de la part de Petite. Dedans il y avait une lettre, parce qu'on écrit les choses qu'on ne dit pas. Et puis il y avait des affaires que j'avais oublié dans le feu du départ. Et parmi elles, se trouvait un petit carnet, noir.
J'ai misé depuis trois mois de grands espoirs sur ce petit carnet noir. Il devait être la première oeuvre de ma vie. L'une des premières choses que Confiant ait appris à Chamoiseau a été "Pense une oeuvre. Ne pense pas un ouvrage, mais une oeuvre". L'oeuvre de ma vie, il me semblait naturelle qu'elle commence par mon premier lectorat, dans le secret de mon premier carnet. Surtout dès lors que l'on m'avait demandé de l'écrire. Quand la médecine a desespéré de mon cas, je suis revenue dans l'île pour me reposer et affronter l'ineluctable résignation. Le jour du départ, Petite, qu'une éducation rigide empêchera toujours de me prendre dans ses bras, a acheté un stylo, très vilain. Le genre de stylo bic à 50 cents la pièce. Et un carnet noir, très joli. Démesurément joli. Son éducation stricte l'empêchant de me dire de vive voix son inquiétude, elle y a glissé un petit mot : " écris-toi".
Alors j'ai écrit, mais j'ai écrit pour elle. J'ai écrit une chronique de nos derniers instants. J'ai déterré les morts pour faire vivre mes petites mises en garde à son usage. J'ai remué le couteau dans des millions de plaies pour essayer de trouver les points à la ligne de nos conflits interieurs. A mesure que la promiscuité du démenagement s'installait entre nous, il a fallu ruser. Je me levais la nuit pour écrire, j'écrivais dans la salle de bain, en cours, je lui écrivais. Et me voilà, idiote comme à mon habitude, d'oublier mon précieux petit carnet secret bien en évidence sur une table basse, comme un lapsus gestuel avant l'heure. Décidement, ce carnet sera parisien. La seule question est : l'a-t-elle lu? Je pense Petite beaucoup plus probe que moi, mais sans doute pas dénuée de curiosité. Il n'y aurait pas pire faillite pour moi que celle de voir mon oeuvre découverte avant sa fin. Car le premier carnet noir a aujourd'hui un petit frère, dépositaire d'une chronique des premiers jours, pour que l'absente n'ait pas trop de torts. J'ai trouvé mon support d'écriture, prise que je suis par l'odeur de miel et le satin beige des petites pages. Ce sera toujours le plus coûteux cadeau que je pourrai faire : un peu de ma substantifique moëlle.