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Carnet de Vie

Mercredi 28 juin 2006

Je ne suis pas vierge. Loin de là.

J'ai eu une vie avant. Avant d'arriver sur over-blog, avant d'avoir mon imposant derrière assis sur une chaise quelque part sous le tropique du Capricorne, quelque part où existe un décalage horaire. Quelque part comme une île. Cela fait deux semaines que je suis arrivée et le temps, lent, oppressant, des îles me rattrappe et me pèse à terre, comme les chatons quelques fois lorsqu'ils jouent : ils s'attrapent et se mettent à terre par le cou. Tiens, en parlant de chats. J'adore les chats et je suis persuadée que j'en serai un, ou que j'en ai été un, dans une autre vie. On dit que les chats ont sept vies. Si j'étais un chat j'en serai à ma troisième . J'ai eu une vie dans la passion et la pulsion à 17 ans. Puis j'ai eu une vie dans l'amour et la douleur jusque 22 ans. Tenez, au fait, ma vie antérieure se situe ici ou là si vous avez envie d'y jetter un oeil.

Je ne sais pas trop de quoi ce blog-ci sera fait, mais je peux déjà vous en donner les constantes, histoire de savoir si vous resterez, me retrouverez ( certains pour une saison deux), ou si vous partirez. Dans ce blog il y aura des histoires de garçons ( plein, plein, et même du sexe parfois(!)). Il y aura aussi des histoires d'amour, mais pas trop rose bonbon non plus. Plutôt noires mêmes. Il y aura des histoires de famille, parce que j'ai quelques batailles à livrer. Et puis, parce qu'on peut pas être tout le temps spirituelle, il y aura des trucs de fille, comme l'importance de mon vernis à ongle. Et puis de la nostalgie, avec le récit palpitant de mes vies d'avant. Et puis, et puis...

Par Mademoiselle S
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Jeudi 29 juin 2006

Quand je suis sortie du ventre de ma maman, elle était toute seule toute seule.

Elle a donc appelé son frère et lui a dit :"achète une tétine, celles qui ont des boîtes oranges".

Alors mon parrain est allé, il a acheté la tétine à la boite orange. Et c'est précisement de cette boite dont je vais vous parler. Dans cette boite, il y a un morceau du mystère de la création, quelque chose dégoûtant de momification et  de fascinant d'existence.

Il y a un tout petit bout de nombril.

Quand les bébés naissent, ils perdent un tout petit bout de quelque chose au niveau du ventre, tout petit, petit bout.

Alors quand je suis née, ma grand-mère (créole blanche ; les plus dures, pire que du cuir) a dit à ma mère : " Dis au parrain de l'enfant d'aller acheter une boite orange avec la tétine". Et 22 ans plus tard, dans la boite d'un orange pâle, aux coins blanchis, il y a un petit morceau de nombril. Le mien, enroulé dans une petite toile, lové dans un petit coton. Mais il y a d'autres bouts au nombril. Il y a le mien, celui de mon ventre. Et il y a encore un troisième bout.

Un jour d'Octobre, quand ma grand-mère est venue me visiter pour la première fois, elle ne m'a pas regardée ( les créoles blanches, une fois vieille, sont les plus rudes). Elle a demandé à voir le nombril. Elle l'a coupé en deux. Elle a dit à ma mère " garde celui-ci dans la boite orange jusqu'à la fin des temps de l'enfant". Elle est sortie dans le jardin. Devant la porte de la maison. Avec le couteau qui lui avait servi à couper le nombril, elle a fouillé un trou, dans le trou elle a mit le nombril. Et avec son pied ( les créoles blanches ont de gros pieds pour pouvoir travailler aux champs), elle a refermé le trou.

Voilà pourquoi je suis irrémediablement attachée à cette terre. Parce que cette terre et ses millions d'insectes ont d'ores et déjà avalés et digerés mon nombril devant le pas d'une porte.  Ce carnet d'un retour au pays natal était donc écrit, nécessaire.

Je suis maintenant rivée à ma terre.

Par Mademoiselle S
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Vendredi 30 juin 2006

Les vendredis sont des jours vides. Au fait est-ce qu'on met un S aux vendredis? Et pendant les jours maigres, que fait-on? On meuble le temps par l'utile, ce qui n'a aucune valeur que son existence propre, et pourtant nécessaire. Du coup je vais sournoisement - et vous apprendrez très vite à quel point je suis forte pour les notes sournoises- vous infirmer l'horizon d'attente et vous pondre deux petites notes explicatives. Elles concernent les deux rubriques de  Carnet en vrac. Le carnet  Et pendant ce temps là... est destiné à vous livrer les brèves parisiennes, car même sans moi ( surtout sans moi?) la vie continue dans l'appartement aux murs bleus et oranges. L'autre, le carnet des garçons est juste un mémo explicatif. De fait, pour respecter l'anonymat de la gente masculine (et puis un peu parce qu'ils sont tous les mêmes), j'ai choisi de les placer sous le terme générique de "garçon". Avec quelques variations. Et il faut l'avouer, même sous couvert de phrases de plus de trois périodes, ce blog s'occupe de mecs.

Promis, ce sera pas tous les jours Vendredi.

Par Mademoiselle S
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Samedi 1 juillet 2006

C'est devant le Lingam, pierre noire postée à l'entrée des temples hindous, qu'un zeste de recueillement et de paix a finalement trouvé le chemin de mon existence, aux premières lueurs de l'aube. Presque six heures. Par dessous les gouttes de pluie fine, comme fanées par un tamis divin, me parvenait l'odeur de mon propre corps, lavé avec minutie le grand matin fait noir avec un bain aux herbes. Pour une fois les trois jours de carême strict : ni oeuf, ni poisson, ni viande  ne m'ont pas paru longs. Je n'ai laissé ni la faim, ni la gourmandise taper à ma porte.

Je suis devant le grand temple de Saint-André. Le temple hindou. J'aime bien me rouler dans les odeurs de camphre, d'encens, de fleurs, de fumée et d'huile. Pourtant ce n'est que la quatrième fois de ma vie que je viens. Comme le veut le principe de réincarnation, il est à supposer que je me sois déjà roulée dans toutes ces odeurs, dans une autre vie. Aujourd'hui j'ai préparé trois beaux plateaux; mes offrandes. L'un, aux marguerites et tissu blanc , et aux fruits colorés pour Mariemen, déesse dévouée aux malades. L'autre, tissu noir et fleurs brunes, pour un dieu dont je ne retiens jamais le nom, mais tributaire des neufs planètes. Et le dernier, rose et rouge, pour Ganesh, Dieu des savoirs et de l'intelligence. Le prêtre me regarde d'un air étrange, il me pénètre et met sans doute à nu mon sentiment d'apaisement personnel plutôt que celui de croyance profonde. J'ai honte. Au fond je le sais, ces cérémonies ne me servent qu'à une chose; me rattacher à la vie. Du jour où j'ai été malade, je n'ai jamais compris le sens des promesses faites sur ma tête par tous. Plongée dans la préparation des offrandes, en veillant à l'agencement parfait de la plus petite pétale de fleurs avec sa voisine l'orange, je comprends mieux. Il ne s'agit que de me rattacher à une communauté vivante, celle des croyants. Il s'agit de m'affirmer en vie quand même. Aujourd'hui je viens honorer ces promesses.

Le prêtre, grand, ni bonhomme, ni gentillet m'accompagne devant les divinités et commence à réciter les prières. Je touche à la perfection du calme. Je suis idéalement placée. Je distingue dans le rai de lumière que laisse filtrer un badamier les volutes opaques du camphre. Mes pieds mouillés et engourdis ne ressentent plus rien, si ce n'est ma légèreté. Même le son de la clochette qui rythme ses chants ne me blesse pas les oreilles. Et  le parfum des fleurs enivre. Une poignée d'encens dans mes mains, et le rituel recommence trois fois. Je recommence à traîner les pans de mon sari prûne dans l'eau ; il faut faire le tour du temple trois fois, et toute concentration me quitte à mesure que les fidèles arrivent. Surgissent les flots de paroles que j'ai entendu, et que je n'interprète pas, car elles ne riment sans doute à rien. Ou alors à des causes bien trop complexes pour des définitions de coins de tables entre grands-mères et grands-tantes. Son cheveux l'était maillé pou' Karli. Le coco en l'offrande l'avait mal cassé.Ca l'est pas bon ça. Ca ain' colère ça. Petet li té viv' en France li la mange boeuf. Ca i fait pas rien ça. Dis plutôt ça le bande z'autres frères soeurs té i pensent à li mal. Oui mais ou la vu devant son front na le signe. Et à terre devant Ganesh je ne demande plus rien. Rien que la sensation sur mon corps de la pluie infinie et éternelle dans la musique du prêtre. J'ai l'impression que mon corps dort infiniment. Et je voudrai retourner dans ma vie antérieure ; celle où je pouvais me rouler librement dans les odeurs indiennes sans avoir de signes au front.

Quand je suis sortie du temple - exténuée et ensommeillée- je suis passée devant la cage du paon. Je ne sais pas d'où ils l'ont tiré mais il y a un très beau paon, dans une large cage dans ce temple. Il se cachait entre un mur et son abreuvoir, la tête penchée. Le nombre de fidèle devait lui faire peur. Alors j'ai appelé. J'ai d'abord dit Salut. Toujours saluer un paon. Surtout un animal sans doute sacré. Puis j'ai demandé  comment tu t'appelles? Evidemment il n'a pas répondu, bien que cette formule, que j'applique sans distinction à tous les animaux ne soit pas purement rhétorique ( une réponse peut se faire entendre). Il est sorti de sa cachette et s'est approché. M'a regardé, sans doute interressé par les couleurs de mon sari. Puis il a sauté en faisant un demi tour pour se hisser sur son promontoir en m'éclaboussant des milliards de nuances de sa queue colorée. Il  est resté sur son perchoir,  dos à moi, immobile : il me faisait la roue.

Par Mademoiselle S
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Dimanche 2 juillet 2006

Il y a un roman d'Axel Gauvin qui s'appelle ainsi . L'aimé. Moi je suis l'aimée. Je retrouve ici mes habitudes autocentrées de petite fille unique. Je me laisse faire, je ferme les yeux et me roule dans le cocon familial. Fatiguée de donner, je prends, j'engloutis. Fatiguée de parler dans un vide abyssal, et de faire de mon verbe une infinie répétition, je savoure la résonance de ma parole reine. Tout est à moi, tout m'appartient. Je suis maîtresse en mon royaume.

Quand je suis arrivée, j'ai dit, et je n'ai dit qu'une fois :  Amaterasu est cassée. Et il y a eu trop de mains pour me dire : Nous allons la réparer. Et d'une Amaterasu réparée et branlante il y a eu trop de voix pour dire Tifille là peut pas travaille comme ça. Nous t'achèterons un autre ordinateur. Akhesa elle s'appelle.

On m'a demandé : que vas-tu faire? J'ai dit, et je n'ai dit qu'une seule fois Je veux aller à l'Institut des Maîtres. Et il y a eu des téléphones arabes aussi longs et souples que les cheveux de Petite pour qu'on m'appelle et qu'on me dise " Ne t'inquiète pas, il y a de la place pour toi".

Puis on s'est enquérit : où vas-tu habiter? J'ai dit, et je n'ai dit qu'une seule fois Je veux vivre à Saint-Denis. Et le cousin du frère de l'ami m'a appelé pour me dire : de tout ce qui est libre, demande, et je te l'obtiendrai.

J'ai dit, et je n'ai dit qu'une seule fois : il me faudrait un travail. Et il y a eu toujours une voix pour répondre : Donne-moi ton cv et je t'appelle dans une semaine.

Je n'ai encore rien dit et mon grand-oncle, du fin fond de son atelier que seuls meublent maintenant les loisirs de la retraite a dit : Achète pas rien. Je ferai tous les meubles pour toi. Tifille fait le plan le meuble seulement.

Les gâteaux sont au four quand j'arrive. On dépose les bonbons de miel dans ma bouche et les bonbons bananes dans mes mains. Les papayes ne sèchent dans le sucre que pour moi. On me gave si bien que mon ventre est rond, pointe rieur sous mes chemises. Les fruits que j'ai demandé attendent sagement, sous la petite table de la véranda, mon retour. Déposés-là par la voisine sans doute.Tout m'est permis : je mange avec les doigts, à la créole, même avec des invités à table. Le chat peut dormir sur mon oreiller et les tartelettes à la fraise rythment mes samedis matin. Si tifille- là veut ; laisse. Si tifille-là demande : donne.

Des armées de femmes m'ont couvertes de robes et de chaussures. Des milliers de mains me frottent le corps de crème - le vent dessèche la peau tifille-là trop - ou de pommade ; ça va fait passe la grippe  mon tifille. Les hommes ont coupé le gazon longtemps avant mon arrivée : tifille-là l'est allergique. Et ils bricolent la vieille voiture parce que tifille là faudra pas trop li marche dan' le soleil.

Quand j'étais petite, vers les 9 ou 10 ans, on m'avait emmenée à Montmartre. Et permis de regarder dans les lunettes de vue, à l'époque sur pieds et vertes. Et j'avais tout trouvé démesurément grand. Et beau. Quand j'y suis retournée vers à 17 ans, j'ai cherché longtemps la grandeur et la beauté. Je n'ai pas vraiment trouvé : en vérité c'était moi qui étais petite à l'époque. Mes yeux voyaient à présent; à travers la magnificience, la pollution de Paris et les faméliques artistes de rue.

Aujourd'hui c'est pareil. Je goûte avec tendresse les cuillères de miel que tous s'évertuent à me mettre dans la bouche - et ils en seront remerciés- mais je ne suis plus dupe ; je sais le travail qui va m'attendre et toutes les misères qu'ils s'efforcent de m'épargner.

Mais qu'importe? Aujourd'hui je me laisse faire, je ferme les yeux et me roule dans le cocon familial. Je prends, j'engloutis, je dévore.

Par Mademoiselle S
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