Il y a un roman d'Axel Gauvin qui s'appelle ainsi . L'aimé. Moi je suis l'aimée. Je retrouve ici mes habitudes autocentrées de petite fille unique. Je me laisse faire, je ferme les yeux et me roule dans le cocon familial. Fatiguée de donner, je prends, j'engloutis. Fatiguée de parler dans un vide abyssal, et de faire de mon verbe une infinie répétition, je savoure la résonance de ma parole reine. Tout est à moi, tout m'appartient. Je suis maîtresse en mon royaume.
Quand je suis arrivée, j'ai dit, et je n'ai dit qu'une fois : Amaterasu est cassée. Et il y a eu trop de mains pour me dire : Nous allons la réparer. Et d'une Amaterasu réparée et branlante il y a eu trop de voix pour dire Tifille là peut pas travaille comme ça. Nous t'achèterons un autre ordinateur. Akhesa elle s'appelle.
On m'a demandé : que vas-tu faire? J'ai dit, et je n'ai dit qu'une seule fois Je veux aller à l'Institut des Maîtres. Et il y a eu des téléphones arabes aussi longs et souples que les cheveux de Petite pour qu'on m'appelle et qu'on me dise " Ne t'inquiète pas, il y a de la place pour toi".
Puis on s'est enquérit : où vas-tu habiter? J'ai dit, et je n'ai dit qu'une seule fois Je veux vivre à Saint-Denis. Et le cousin du frère de l'ami m'a appelé pour me dire : de tout ce qui est libre, demande, et je te l'obtiendrai.
J'ai dit, et je n'ai dit qu'une seule fois : il me faudrait un travail. Et il y a eu toujours une voix pour répondre : Donne-moi ton cv et je t'appelle dans une semaine.
Je n'ai encore rien dit et mon grand-oncle, du fin fond de son atelier que seuls meublent maintenant les loisirs de la retraite a dit : Achète pas rien. Je ferai tous les meubles pour toi. Tifille fait le plan le meuble seulement.
Les gâteaux sont au four quand j'arrive. On dépose les bonbons de miel dans ma bouche et les bonbons bananes dans mes mains. Les papayes ne sèchent dans le sucre que pour moi. On me gave si bien que mon ventre est rond, pointe rieur sous mes chemises. Les fruits que j'ai demandé attendent sagement, sous la petite table de la véranda, mon retour. Déposés-là par la voisine sans doute.Tout m'est permis : je mange avec les doigts, à la créole, même avec des invités à table. Le chat peut dormir sur mon oreiller et les tartelettes à la fraise rythment mes samedis matin. Si tifille- là veut ; laisse. Si tifille-là demande : donne.
Des armées de femmes m'ont couvertes de robes et de chaussures. Des milliers de mains me frottent le corps de crème - le vent dessèche la peau tifille-là trop - ou de pommade ; ça va fait passe la grippe mon tifille. Les hommes ont coupé le gazon longtemps avant mon arrivée : tifille-là l'est allergique. Et ils bricolent la vieille voiture parce que tifille là faudra pas trop li marche dan' le soleil.
Quand j'étais petite, vers les 9 ou 10 ans, on m'avait emmenée à Montmartre. Et permis de regarder dans les lunettes de vue, à l'époque sur pieds et vertes. Et j'avais tout trouvé démesurément grand. Et beau. Quand j'y suis retournée vers à 17 ans, j'ai cherché longtemps la grandeur et la beauté. Je n'ai pas vraiment trouvé : en vérité c'était moi qui étais petite à l'époque. Mes yeux voyaient à présent; à travers la magnificience, la pollution de Paris et les faméliques artistes de rue.
Aujourd'hui c'est pareil. Je goûte avec tendresse les cuillères de miel que tous s'évertuent à me mettre dans la bouche - et ils en seront remerciés- mais je ne suis plus dupe ; je sais le travail qui va m'attendre et toutes les misères qu'ils s'efforcent de m'épargner.
Mais qu'importe? Aujourd'hui je me laisse faire, je ferme les yeux et me roule dans le cocon familial. Je prends, j'engloutis, je dévore.