Le vendredi, c'est littérature. Pour essayer de pas trop vous endormir dès l'ouverture de ce carnet littéraire, je vais scandaleusement dévier une notion de Glissant pour l'appliquer à une toute petite fracture du quotidien : la dichotomie entre Français et Créole. Petite fracture pour grand fossé.
Subrepticement, je vais par ailleurs tenter d'essayer de faire comme si nous avions tous lu Glissant : au demeurant vous ressortirez peut être de cette note avec quelques petites notions dont vous pourrez faire salon le soir, et reflexions la nuit.
L'opacité est un terme qui apparaît très tôt dans les écrits de Glissant. Pour ceux qui ne le connaissent pas, c'est un écrivain, philosophe et un théoricien martiniquais. De grande notoriété, il s'est beaucoup occupé de la question de l'écrit et de l'être créoles ( mais ça je vous en parlerai plus tard). Au début de L'introduction à une Poétique du Divers, Glissant écrit "Je réclame pour tous le droit à l'opacité...". Elle est pour lui ce qui permet aux peuples colonisés de revendiquer leur identité propre et d'opposer "à l'universel de la transparence, imposé par l'Occident, la multiplicité sourde du Divers"(Discours Antillais).
Je ne vous exposerai pas ( je vous épargne pour cette nuit) les circonvolutions philosophiques de la traduction en français courant de cette longue phrase et je vous emmène tout de suite sur les chemins d'une honteuse déviation, l'application à notre monde, de la notion d'opacité. Après tout, toute création philosophique jaillit de la perversion de pensées pré-existentes.
Nous définirons donc comme opaque tout ce qui a le caractère de ne pas être appréhendé, compris, facilement. Et pour faire manichéen, on se penchera sur deux problèmes qui découlent de notre fameuse opacité créole.
D'abord l'opacité et le langage.
A la Réunion on parle créole. Et en métropole on parle français. C'est comme ça? Non. Les choses sont évidemment beaucoup plus compliquées et il me semble que la notion d'opacité perd ici de sa... clarté. On pourrait plutôt postuler que la dichotomie se situe sur un mode émotionnel, non géographique. Le créole ou le français s'emploient partout, à toutes les heures et dans toutes les situations : souvent, que l'énoncé soit fait en créole ou en français, le contenu informatif du message est correctement reçu, pour peu que notre interlocuteur partage aussi ces deux langues. L'opacité se situe donc ici entre les métropolitains et les créoles, et se pose comme une sorte de supériorité tactique en notre faveur : zot i comprend pas not' langue. Cette opacité là a bien sûr à voir avec la ré-individualisation de toute une population : nous ne voulons pas parler comme ceux qui nous ont colonisé : nous nous affirmons donc par notre créole. Mais, avant d'être colonisé, aucun d'entre nous n'était créole. Nous étions africain, indien, chinois ou malgache. Notre identité est donc toute neuve, et si nous sommes créoles, il est difficile de vouloir se réclamer d'une patrie unique ancestrale. Ou alors il ne faudrait parler qu'Indi, que dialectes africains, ou que malgache. Nous pourrions ici introduire la notion de Diversalité que propose l'école de la Créolité, dont Glissant est l'un des précurseurs. La diversalité, pour Raphaël Confiant, c'est une "notion qui tout en maintenant l’idée d’un destin commun à l’espèce humaine, exige le respect et surtout la sauvegarde des identités particulières, non pas dans l’enfermement ou le nombrilisme, mais dans l’interaction librement consentie, dans la créolisation acceptée, voulue, recherchée même, et non plus subie." En clair , quitte à être là, restons chacun malbar ou cafre, mais ayons conscience de notre destinée commune, et adhérons à la créolisation comme pierre angulaire de notre fédération comme peuple. Donc, puisque nous nous comprenons entre créoles, bien que d'origines différentes, faut-il annuler la notion d'opacité? Il faudrait peut-être la déplacer. Je disais plus haut que la dichotomie entre français et créole se situait sur un plan émotionnel. La grammaire de la langue française est bâtie sur une certaine logique, implicite ou explicite, mais toujours présente. La possibilité d'exprimer certaines émotions reste - et ce n'est que mon impression- cantonnée à de nécessaires subordination à des explications, des rationalisations. Un exemple? On dit souvent " j'ai le coeur lourd" en français. On associe ici le registre affectif ( mon coeur) a celui... des mathématiques : le lourd, le léger, la pesée. En créole, on dira plus volontiers " mon coeur l'a chappé". Mon coeur est tombé. Il tombe. Aucune visualisation ou rationalisation possible : mon coeur tombe. On ne peut ni le chronométrer, ni le palper, ni le peser ; il tombe. De fait, la langue créole se situe bien dans un registre beaucoup plus émotionnel. Pour preuve, nous n'avons ( ou n'avions?) pas de mots techniques : un pont, un docteur, sont des mots qui nous sont venus avec la France elle-même. Et il me semble que l'opacité se déplace ici : sur la frontière entre la raison et la sensation. Les sentiments et les ressentis créoles sont opaques à toutes tentatives d'explications logiques.
Et là je vais vous faire un petit rond de jambe ( ça faisait longtemps hin?), pour atterir sur le deuxième problème: celui de l'opacité en littérature. Si on ne peut expliquer, peut-on alors traduire? On arrive ici à des problèmes d'ordres beaucoup plus littéraires, et à des impasses de taille. Premièrement, on reprend la dichotomie entre public créolophone et public exclusivement francophone. Si nous ne pouvons pas expliquer par le français les faits créoles, il nous faudrait donc écrire exclusivement en français : catastrophe! Nous serions à peu près clair pour les francophones mais le texte perdrait presque toute valeur- ou toute saveur- pour les créolophones. Pour l'occasion, l'opacité, elle serait pour les réunionnais. Reste donc deux options : la traduction (opacité moyenne) ou l'écriture exclusivement en créole (opacité totale). Toutes deux posent la question du Créole comme une langue, une vraie; celle qu'on ne peut comprendre si on ne l'a pas apprise. Première impasse : on apprend pas le créole. Les métropolitains qui viennent ici n'ont pas du trouver chez Gibert une grammaire du créole. Ou s'ils ont réussi à en dégoter une, je pense qu'une fois sur le terrain, ils n'ont pu que constater la maigreur de sa valeur. Le créole est en effet une langue du contexte, très mobile. Deuxième souci : une langue, ça s'écrit. Surtout si on veut se fédérer autour d'une littérature. Or, à ce jour, aucune littérature n'existe qui soit entièrement créolophone. Un rayon de bibliothèque remplis de romans de 200 pages entièrement en créole? Je pense qu'il serait difficile à lire, surtout pour les créoles eux-mêmes, et qu'il serait difficile à écrire. Reste donc l'option de la traduction, maigre consolation pour faire frémir les européens de la caresse du créole, surtout si l'on considère que traduire, c'est trahir, surtout dans ce cas.
En résumé, et pour en revenir à notre petite vie à tous, nous avons, nous créoles, à jongler entre deux opacités, perpetuelles. Soit nous faisons le choix de parler en créole et l'information se perd pour les oreilles non créolophones. Nous sommes opaques envers eux. Soit nous décidons de parler Français et nous sommes opaques à nous mêmes, à nos sentiments, à la vibrations et aux accents particuliers de nos ressentis créoles. Le fait est que nous gérons depuis si longtemps cette petite fracture pour grand fossé que nous n'y prêtons plus attention. Regardez-moi, ou regardez-vous : en ouvrant ce blog je me pose sans arrêt la question du vocabulaire. Je ne peux pas employer de vocable créole complètement incompréhensible par un français : que comprendraient alors la majorité de mes lecteurs?Rien. Et en même temps, quand ma grand mère dit tifille à l'endroit de ma personne de dix centimètre plus grande qu'elle, c'est n'est pas autrement traductible. Quand j'ai commencé à lire des romans de littérature francophone, j'ai levé le nez, un peu hautaine, envers ce qui me semblait être une créolité tiède, modérée : l'insertion de petits mots créoles, fanés par-ci par-là et souvent traduits la ligne en dessous. Aujourd'hui je remballe mes griefs car je me vois acculée à utiliser le même remède -faner quelques mots par ci par là- pour essayer de survivre à ce problème décidement omniprésent d'opacité. Si vous avez d'autres solutions pour concilier nos deux langues, appelez-moi!
Voilà, j'ai fini de vous assomer pour ce soir :) Allez, je vous lâche un peu avec les théories littéraires créoles, et pour me racheter, la semaine prochaine je vous parle d'un mec mort d'un cancer de l'anus. Je suis serieuse.

Artaud était pour une prescription très calculée de tous les gestes sur la scène. Mais cette prescription ne signifiait pas que l'acteur obéissait à un texte parlé préalable. La cruauté, c'est justement ce sentiment de pesanteur que la vie imprime aux êtres. Il explicitera ainsi "Dans l’état de dégénérescence où nous sommes, c’est par la peau qu’on fera entrer la métaphysique dans les esprits. Derrière "cruauté" il faut entendre "souffrance d'exister". L'acteur doit brûler les planches comme un supplicié sur son bûcher." Le théâtre se veut un acte dangereux dont ni les comédiens, ni les spectateurs ne doivent sortir indemnes. Il y aurait donc une dimension mystique du théâtre, et c'est sans doute vers celle-ci que l'emportent peu à peu la folie et la drogue. Artaud a commencé à toucher à l'opium pour soulager ses insondables douleurs, et elle est devenue, de plus en plus, son joug. En 31, c'est la rencontre avec le théâtre balinais dans lequel il voit un grand agent magique ,un retour à la source . C'est peut-être justement cette magie qu'Artaud va chercher, d'abord au Mexique en 37, où il se rend à cheval chez les Tarahumaras.
Puis il passera par l'Irlande où il voudra à toute force rendre une canne de Saint-Patrick, qu'il pense magique et protectrice, aux irlandais. Il y connaîtra des épisodes de démences, de schizophrénie et oubliera son identité avant d'être renvoyé en France, où il sera interné. Le traitement du corps dans la douleur atteint sans doute son paroxysme puisqu'il subira à l'asile 50 séances d'éléctrochocs. Le psychiatre Lacan sera en partie responsable de cet anéantissement médical. D'ailleurs , Lacan et les autres psychiatres d'Artaud entretiendront avec lui un étrange comportement schizophrénique eux-aussi, comme s'ils avaient été destabilisés et trop fascinés par ce personnage.