Ca se passera pas sans une note hin? C'est la journée de la femme. Et today, pas de tartelette à la fraise, juste moi, pas cours, alors ménage. Une journée sans sortir. Du coup je vais peut-être essayer de vous caser une note littéraire, maintenant que vous êtes déjà là. Je vais faire des ronds de jambes pour vous exposer mon travail universitaire, qui me préoccupe de plus en plus. Alors prenez un oreiller.
Pour se construire, il faut un mythe personnel, qu'on appelle l'histoire de la famille, en gros, et il faut des mythes collectifs, pour quand même appartenir, ou pas, à une société.
Pour les mythes personnels je peux rien pour vous.
Par contre, femmes, et femmes insulaires, je professe l'effondrement de tous mythes. C'est ce que j'ai appelé le mythe de la poussière. Rien, ou plutôt tout, se déconstruit systématiquement et rien ne saurait plus jamais se construire dans l'ère dans laquelle nous vivons. A terre le mythe de la bonne mère. A terre le mythe de la pulpeuse écervelée. A terre le mythe de blanche-neige qui s'appelerait Bonnacieux chez D'Artagnan. Le mythe de Milady, la méchante sexy et cruelle, pousse ses derniers râles. A peine esquissés se meurent aussi les mythes de femmes fortes, les poteaux-mitants, ou des femmes indépendantes. Plus aucune référence, jamais, nulle part. Il y a là une peur du vide que la littérature explore avec délectation. Je professe que ces mythes s'effondrent pour se couler, se diluer, dans trois choses, et avec un seul objectif, la reconquête d'un absolu pouvoir. Et notez bien que le mot absolu précède le mot pouvoir.
Notez par ailleurs que je ne pleure pas, je professe. Il faut savoir que les femmes elles mêmes les abattent, avec pour nouveau champ de bataille sanglant, l'écriture. Il y a d'abord La religion. Il y a longtemps que nous la piétinons, il faut bien commencer quelque part. Surtout sous nos tropiques. Mythes chrétiens et mythes sorciers ont donné naissance à un syncrétisme religieux favorable à l'avènement d'une femme absolue. Parées du mystère de pouvoir donner la mort comme la vie, nous avons su renverser ce qui a longtemps été notre joug : la place délicate de celle qui n'est ni à la droite, ni à la gauche, mais bien juste au dessous de Dieu. Ainsi nous vous avons enchanté, en chantant parfois, des légendes, des histoires, des bricolages de guérisseuses et de femmes qui enlèvent le feu. De sorcières ou de saintes. A force de malaxer les mythes religieux féminins nous avons élaboré le premier mythe de la poussière : celui de l'absolue capacité. Celle de faire vivre, celle de faire mourir.
Quand nous en avons eu fini de la religion, nous nous sommes attaquées aux frontières. Toutes les frontières. Ils avaient déjà bien pietinné le mythe de l'île Paradis, alors nous n'avons eu qu'à trouver un moyen pour exploser des frontières bien plus actuelles. Celles autour de nos corps. Il y a eu un resserrement des frontières autour de nous. Des murs, parfois physiques, dans lesquels nous étions muettes. Quelques fois il s'agissait de murs des ghettos, alors de frontières en enfermements nous en étions arrivés à une exclusion sociale, à une exclusion de la parole, nous tous, hommes et femmes. Et encore, toujours, puisque dotées de l'absolue capacité, il nous a fallu créer un mythe de l'échappée, un nouveau mythe de la poussière. Comment faire entre quatre murs? Il faut regarder par terre. La remythification s'est faite par le sol et la terre, par notre île. On s'est coulées, on est devenue boue, et poussière. C'est ça, ça vient de là, cette tendresse, cet accord, cette synesthésie avec l'île.
Et de là nous avons pu détruire un dernier mythe, celui du corps. Puisque mon corps est boue, et est poussière, vous pouvez le traverser, le prendre, l'avaler et le profaner, mon pouvoir est ailleurs. Alors nous avons laissé les hommes nous rouager comme ils le voulaient pendant des décénnies et celà n'a pu rien enlever à la force de notre matriarcat. Ils nous violaient, ils nous battaient, mais nous avons produit des filles debout. En fait ils ne faisaient que traverser notre vide. Une des conséquences littéraires remarquables est l'invasion des monstres dans la littérature océannienne. Elles accouchent toutes de monstres. C'est bien ça qui est en train de leur faire peur. Ils n'ont plus aucun pouvoir. Pire, ou mieux, nous faisons comme eux. Les Petites couchent, les Mademoiselles approuvent. De mon corps morcelé et difforme, dont aucune religion ne dispose, je fais donc mon absolu pouvoir , qui s'écrit, tatônnant, puisque nous n'avons plus aucun modèle. Conséquence ici formelle : ma poétique dissoute du Je.