En ce moment, il y a pas moyen de remonter une allée tranquille.
Ca fait l'air bête ça, monter ou descendre une allée, mais l'air du temps veut qu'il s'agisse d'une marche vers son destin, on dirait. Vous avez jamais remarqué? Ou alors c'est que moi et mon esprit étriqué. Quand on prend une allée, on sait où va, et on y va seul, mais épié. Les allées sont faites pour qu'on vous voit passer. Le problème c'est qu'on sait jamais dans quel état on en reviendra.
Ces temps ci j'ai souvent remonté des allées pour ramener un garçon chez lui. Et le sentiment de gravité m'a peu à peu pénétré. Tout a commencé lorsque j'ai prisl'allée pour me rendre chez l'esthéticienne, vous souvenez-vous?
Ce matin donc, pour faire plaisir à Petite, j'ai emprunté encore une fois un chemin, le pire de tous. Quand nous étions petites et idiotes, nous allions souvent, dans la rue où habite ma grand-mère, défier le sanctuaire de toutes les peurs. Il y a un portail rouge. Et une maisonette rouge où ne vivent que des statues baignées de fleurs et de tissus rouges. Inocentes, peur de rien, nous nous aventurions pour demander que le noël soit spectaculaire, ou pour que demander à ce que nos esprits changent de corps. Plus tard, quand ils eurent fini de nous instruire, la peur de ce lieu nous tenait muettes.
Ce matin donc, avant d'aller travailler, choisissant une heure où toutes les commères sont affairées à leur serpillère, et les hommes à la boutique, verres de rhum en main, j'ai garé ma voiture non loin du lieu et j'ai descendu l'allée.
Aussitôt leurs milliers de regards m'ont enveloppés, ça tifille madame là. Hé bin, li sava là bas.
J'en ai même croisé deux, sorties en pantoufles pour feindre de rentrer les poubelles. Elles ne savaient pas pourquoi j'allais. Je suis entrée. J'ai fait ce que je pensai devoir faire. Ca fait un moment que je n'ai plus audience chez les dieux, mais peut-être...Et lorsque je suis sortie, j'étais parfaitement seule.
Quand vous prenez une allée, vous ne savez jamais comment vous vous en reviendrez.